lundi 18 janvier 2016

Quand Laurent Bigot parle pour ne rien dire

Intrigué par le grand nombre de mes amis qui l'ont partagé sur Facebook, j'ai lu l'article signé Laurent Bigot publié dans Le monde sous le titre : « Repenser notre rapport au monde ». Mal écrit, mal pensé, c'est un texte vide, vide de tout sauf d'un angélisme si politiquement correct que j'ai fini par m'en trouver exaspéré.

C'est d'abord un article convenu, comme tous les discours des petites plumes aux grands cœurs qui se gargarisent de grandes phrases sottes et fédératrices. La guerre, tient-on à faire savoir, c'est pas beau, c'est pas bien. Sur les plateaux de télé, « se succèdent les experts de la guerre et de la peur alors que le monde a cruellement besoin d'experts de la paix ». Est-ce du Francis Lalanne ? Non. Plus tristement, l'auteur de l'article est un ancien diplomate français reconverti dans le conseil géopolitique.

Que les propos stupidement vengeurs et va-t-en-guerre se soient multipliés à la suite de l'attentat de Nice, c'est une évidence qu'il n'y a aucun intérêt à rappeler, sinon celui, contre-productif, de prolonger leur abrutissant écho. De même, qui accuse la machine de tourner à vide s'en offre un petit tour, purement gratuit. Si c'est pour s'en tenir à une très vague injonction à « Repenser notre rapport au monde », la dénonciation de la spectaculaire mise en scène de l'événement par les médias ne sert qu'à les utiliser pour faire son cinéma. Tout en dénonçant le jeu des médias, l'auteur de cet article où se reflète toute la bêtise du pacifisme New Age ne fait rien de plus qu'y prendre part sans avoir, la vacuité de ses propos en témoigne, la moindre chose à dire.

Comme il se doit, il convoque un moine bouddhiste. À quoi bon, sinon pour suivre la mode qui détourne et dénature le zen et le nirvana, aller chercher si loin pour ramener de semblables perles qui, enfilées, forment un très joli chapelet de lieux communs : « Les racines du terrorisme sont l'incompréhension, la peur, la colère et la haine ». Insignifiante accumulation de mots très généraux qui permettent, tout en se donnant des airs de grandeur et de sagesse, de ne pas nommer les choses. Ce qui alimente le terrorisme, ce ne sont pas des grandes idées et des grands sentiments, ce sont des faits, des décisions politiques, les bombes lâchées par les pays prospères à l'autre bout du monde sur des musulmans pauvres. Partisan de la fin pure et simple de l'interventionnisme d'une France qui, en dépit des conséquences catastrophiques, continue à croire que son statut de prétendue patrie des droits de l'homme l'habilite à gendarmer le monde.

Michel Onfray a raison de souligner dans Penser l'Islam que les médias occidentaux ne montrent jamais les victimes civiles des frappes aériennes perpétrées par la France. Pourtant ces victimes existent, tout comme les images qui en témoignent et que la France, si fière de sa liberté de la presse, camoufle soigneusement. Comment en vouloir à ceux qui les découvrent de penser que ces victimes cachées connaissent un sort pire que celles de Nice puisqu'on les tue en quelque sorte deux fois, une fois à coup de bombes, une seconde à coup d'invisibilité et d'indifférence? Forte de ses gros moyens militaires et de la légitimité dont elle a l'idiotie de ne pas douter, la France frappe le monde arabe depuis vingt-cinq ans et taxe de barbarie ceux qui – quelle outrecuidance! – lassés des attaques de Rafales et Mirages, finissent par s'en prendre avec les moyens du bord au pays qui paraît ne jamais douter de son bon droit pour les commettre.

Étrangement, alors que les droits de l'homme y sont aussi sinon mieux respectés qu'en France, la Suisse ne subit pas d'attaques terroristes. C'est que la Suisse, contrairement à la France, a la sagesse de se tenir à l'écart des conflits de l'ailleurs. Elle ne fait pas les frais d'une politique qui a la stupide prétention de se vouloir universelle. Car le terrorisme est bel et bien le fruit d'une politique étrangère et non celui d'un défaut d'éducation. Il y a une très grande naïveté à croire que c'est par la pédagogie qu'on en viendra à bout.

Dans son article, Laurent Bigot cite la phrase adressée par la jeune pakistanaise Malala à Barack Obama: « Arrêtez de combattre le terrorisme par la guerre et faites-le par l'éducation et l'instruction ». Décidément, même quand on a reçu le prix Nobel de la paix, on n'est pas sérieux quand on a 17 ans! Malala serait-elle un exemple d'« experts de la paix » dont le monde aurait cruellement besoin? Pourvu que non! Espérons qu'une si noble cause aura pour la servir des experts qu'un peu de maturité et de réflexion auront détourné d'avancer de si niaises fariboles. Dire que c'est par manque d'éducation qu'on devient terroriste, c'est donner à penser que l'attitude des terroristes est irrationnelle, c'est leur dénier toute raison, c'est une fois de plus les accuser d'être non pas d'affreux sanguinaires mais des barbares, c'est-à-dire des sous-hommes sans langue ni pensée. Les terroristes français qui se sont sinistrement illustrés ces derniers mois sont généralement passés par les écoles de la République, ils ne sont pas moins instruits que les autres citoyens à qui, comme à eux, on reconnaît le droit de vote. Pour employer la terminologie d'Aristote, ce sont, comme nous, des « animaux politiques ». Ce ne sont aucunement des bêtes mal dressées. C'est une facilité mensongère que de les tenir pour des êtres purement pulsionnels qui ne réfléchiraient pas. Ils ne sont pas plus ignorants qu'un grand nombre de leur contemporains qui ne pratiquent pas l'homicide en série, ils sont simplement plus convaincus, plus habités par la foi, plus acquis à un système de valeurs. Est-ce à l'éducation de combattre pareilles allégeances? Est-ce à l'éducation de transmettre une autre foi, sous-entendue la bonne? Est-ce à l'éducation d'inculquer un système de valeurs et de suscite qu'on y adhère sans réserve? Non! En appelant – comme il est préférable de le faire – les choses par leur nom, mieux vaut dire que c'est la mission du prosélytisme, la vocation du lavage de cerveau? N'ayant évidemment aucune sympathie pour les tueurs de Nice ou du Bataclan, je ne verrais personnellement pas d'inconvénient à ce qu'on envisage un pareil lavage de cerveau, au nom même d'une paix qui me paraît bien sûr souhaitable, mais de grâce, puisque c'est, comme disait Camus, ajouter à la laideur du monde que de mal nommer les choses, n'appelons pas « éducation » ce qui est en réalité une forme, à mes yeux positive, d'endoctrinement.

Enfin, parce que tout, jusqu'à son patronyme, fait de Laurent Bigot un béni-oui-oui qui invite « à repenser notre rapport monde » sans jamais donner lui-même l'impression de penser quoi que ce soit, il suggère que le défilé du 14 juillet qu'il a vu à la télé devrait être moins militaire. D'où l'on peut conclure que ce monsieur, au moins, déteste la télé en sachant de quoi il parle puisqu'il a l'air d'être devant jour et nuit, matin et soir. C'est apparemment en toute connaissance de cause qu'il affirme – là encore, quelle remarquable originalité! – que la télé n'est pas précisément ce qu'on appelle une usine à fabriquer des malins! Je hasarde un conseil au conseiller: les bombardements, militaires ou d'images, ne sont pas inéluctables; une volonté forte permet d'y mettre un terme! La télé commande tant qu'on n'a pas trouvé le bouton qui l'éteint.


Mais plus encore que l'ambition à mes yeux presque toujours suspecte de dispenser mes conseils, ce qui m'a donné envie d'écrire, c'est le besoin d'exprimer publiquement la colère que m'a inspirée le conseiller. Voici donc pour finir la phrase exaspérante qui m'aura mis en train : « Pourquoi, en plus des sapeurs-pompiers, policiers et gendarmes, ne pas faire défiler des médecins, des professeurs, des infirmiers et infirmières, des assistantes sociales, des éboueurs, des jeunes, des personnes en situation de handicap et j'en passe... » Dieu que la liste est belle! Tant de bons sentiments, de gentillesses et d'intentions louables dans une seule et même phrase! Faut-il que Le monde, l'été, peine à remplir ses colonnes pour y tolérer une bout de prose si vaine et si médiocre! Est-ce par manque de place ou par un regrettable oubli de son si bon cœur que le Bigot prêcheur a omis de mentionner les minorités visibles et les détenus qui, pourtant, eussent mérité de l'être? Les exclamations et les interrogations que soulève cette énumération ignoblement dégoulinante suffiraient à remplir des pages. J'y renonce. 

Sans m'appesantir plus longuement sur le début parfaitement douteux de cette phrase mais qui est asséné et présenté sous les traits de l'évidence : « si la riposte sécuritaire est incontestablement une partie de la réponse, elle ne peut pas être mise en scène ainsi ni promue comme le cœur de l'action politique », je me tairai après deux dernières remarques. D'abord, l'expression très politiquement correcte de « personnes en situation de handicap » témoigne d'une volonté de ne froisser personne. Mais à quoi bon parler si c'est pour ne fâcher personne et caresser dans le sens du poil jusqu'aux plus susceptibles crétins? Ne vaut-il pas beaucoup mieux se taire? N'est-ce pas dévaloriser la parole elle-même que de faire ainsi usage pour ne rien dire? De tous les gens qui n'ont rien à dire, les plus agréables ne sont-ils pas ceux qui se taisent? Ensuite – sans que ça lui donne pourtant envie de tuer qui que ce soit – l'aveugle que je suis en a assez – que dis-je? – en a ras-le-bol qu'on instrumentalise les éclopés et les invalides pour fédérer les foules, qu'on néglige la singularité de chacun d'entre eux pour les utiliser collectivement comme des icônes qu'ordonne d'adorer une compassion convenue et bienfaisante. Non, Monsieur, je n'ai pas envie de défiler à la télé pour vous et vos idées, pas envie qu'on m'enrôle pour participer à l'endoctrinement qu'appelle de leurs vœux une bande d'impensants bigots et prêchoteurs dont cette tribune dans Le monde fait de vous un parfait représentant!

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