mercredi 3 février 2016

Nier le hasard avec Eddy Bellegueule


Occupé à la rédaction d’un texte où s’opposent l’engagement politique et l’engagement littéraire, j’ai relu les quelques lignes que j’ai consacré en janvier 2014 à Edouard Louis dans mon journal. A quelques semaines d’écart, lui et moi faisions alors paraître notre premier roman. Les voici :

Samedi 18 janvier 2014 :
Avec son livre Eddy Bellegueule, ses vingt ans à peine, ses mots doux et policés qui filtrent à travers un sourire d’humble sérénité, Edouard Louis est présenté depuis trois semaines comme la révélation de la rentrée de janvier.

C’est un candidat sérieux ! Comédien mais juste ! Il raconte son enfance d’homosexuel hyper-sensible dans un milieu tout de misère et rudesse dont le sauvent le théâtre et l’école. C’est l’histoire individuelle et incarnée d’un type qui, en disciple revendiqué de Bourdieu sur qui il a déjà publié un livre, donne de son itinéraire une lecture sociologique. Il témoigne de ce que le transfuge n'est pas celui qui est mu par une liberté qui le pousse à fuir mais au contraire un exclu qui, ayant été expulsé hors de son monde, n'a d'autre choix que d'aller vers un ailleurs, puisqu'on l'a enfermé dehors et qu’il n’a d’autre possibilité que de trouver un territoire où survivre.

Stylistiquement, on parle d’une prose où cohabite le parlé populaire et les tournures chiadées par lesquelles le normalien qu’il est a su se distinguer. Car, chemin faisant, il a découvert que la distinction n’était pas seulement le ciment d’un entre-soi mais aussi et surtout un raffinement de l’aptitude à discerner et bien dire.

En général, les bourdivins m’emmerdent à force d’être plus idéologues qu’observateurs.

Cramponnés à leur monocle, penseurs à gros sabots, Godillots bien rangés dans le bataillon des rebelles, la démarche militante, leurs pas me sont bruits de bottes. Focalisés sur les logiques collectives, aveugles aux complexités singulières, au lieu de s’émerveiller de ce qui leur échappe, ils n’ont d’autre obsession que nier et gommer le destin. En scientifiques qu’ils voudraient être, le hasard, toujours, leur semble une force négligeable.

Certes, Édouard Louis revendique l’héritage du maître et son appartenance à la chapelle de ses continuateurs, mais au moins a-t-il l’honnêteté de romancer. Il adopte la forme plus charnelle et plus ouverte qui permet de descendre jusqu’à ces détails et ces profondeurs où l’intimité livre sa poésie noire. Reste à voir ce qu’il en fait. Je lirai… Quand ce sera transcrit… Qui sait quand ?

Jeudi 23 janvier 2014
19h00
J'entends encore Édouard Louis à la radio.

A l’en croire, ce qu’il faut retenir de Bourdieu, c’est que la sociologie sert, tout comme la littérature, à ne pas faire pléonasme avec le monde. Pour exprimer la même idée, on m’aurait entendu parler de contrepoint, de polyphonie, de polyrythmie. Sur un même plateau, lui et moi ne pléonasmerions pas!

Ce qui me frappe aussi, c’est à quel point, aussi bien aujourd’hui sur Culture que l’autre jour sur Inter, on se délecte de le présenter comme la preuve vivante des bienfaits de l’école républicaine, comme s’il était le produit emblématique d’une institution.

Soit ! L’école l’a accueilli, elle lui a donné ce dont il avait besoin, elle lui a sauvé la vie, mais si l’Éducation Nationale avait le pouvoir de fabriquer des Édouard Louis, son cas ne serait pas statistiquement si rare, elle les produirait à la chaîne comme font les usines du luxe, ce destin de transfuge ne serait pas une traversée solitaire et rien ne justifierait qu’il dise son odyssée. Sauf à parler en prosélyte et en idéologue, soutenir ou sous-entendre que l’école l’a fait ce qu’il est devenu, c’est parler comme les mouches du coche de la fable, —celles qui, ayant bourdonné autour de la tête du cocher dont la voiture était enlisée, se flattent, une fois la voiture repartie, d’avoir seules contribué à la désembourber. L’école ne fut que l’espace d’épanouissement dans lequel Édouard Louis a pu, tout seul, se désembourber, bourgeonner, et donc s’embourgeoiser.

Car une fois qu'on a fait l'inventaire des déterminismes qui poussent et freinent un homme, qu'on en a montré le jeu, la force particulière et respective, reste la part mystérieuse, celle qui fait qu’aucun homme n’est jamais égal aux résultats des calculs qu’on aurait pu faire sur lui, celle qui, obscure, souterraine, essentielle, lui façonne une destinée et lui vaut de s’imposer ou non. L’école l’a secouru, oui mais pourquoi lui ? Pourquoi comme ça ? Pourquoi dans cette direction ? A cause non pas de l’institution mais de la complexion particulière d’un garçon exceptionnel. Peut-être que pour Louis, le vrai courage, la vraie émancipation aurait consisté à pousser la subversion et l’insoumission jusque-là, jusqu’à oser s’étonner publiquement d’être, comme un Charlie Parker, un Marcel Conche, un Bud Powell, un Art Tatum, un Depardieu, un Luchini, un Jack London, bref comme l’un de ces sous-prolétaires dont l’Histoire a contre toute attente reconnu le génie, jusqu’à s’étonner d’être, disais-je, —ô miracle !— l’inexplicablement élu !

**

Quelques mois plus tard, j’ai enfin pu lire En finir avec Eddy Bellegueule. J’ai un goût prononcé pour les livres dans lesquels les homosexuels racontent comment cette spécificité largement hasardeuse leur fut révélée. Sur ce point, le roman d’Edouard Louis mérite d’être lu. Pour le reste, si ce n’est qu’il retrace le parcours par lequel s’est opéré son déclassement, il est tout empesé de sociologie, malheuheusement égal à ce que j’avais craint : c’est le destin d’un homme qui, par aveuglement militant, feint de n’en pas avoir. Tant mieux pour lui, c’est une posture vendeuse. Eddy Bellegueule n’est pas Edouard L’Ouïe ! Libre à lui de rester sourd à ce qu’il ne veut pas entendre.

J’exagère ? Mais non !

A peine devenu vedette de la bourdivinosphère, ce « progressiste » a appelé au boycott des rencontres de Blois sous prétexte qu’elles seraient inaugurées par l’historien Marcel Gauché dont il ne partage pas les opinions qu’il juge réactionnaires. Comme je me flatte de m’intéresser d’autant plus aux prises de position qui ne sont pas les miennes, j’attends désormais avec impatience que soit transcrit Histoire de la violence, le deuxième roman d’un auteur d’autant plus exaspérant que sa bêtise —ô combien payante !— ne saurait en aucune manière être attribuée à un défaut d’agilité intellectuelle.

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