lundi 1 février 2016

James Baldwin : une figure de "grand écrivain"

Car je suis, ou j'étais, un de ces êtres qui s'enorgueillissent de la force de leur volonté, de leur capacité à décider d'une action et à la mener à bien. Cette vertu, comme toutes les vertus, est l'ambiguïté même. Ceux qui croient posséder une grande volonté et être maîtres de leur destin ne peuvent persister dans leur croyance qu'en se leurrant absolument eux-mêmes. Leurs décisions ne sont pas du tout des décisions, une décision réelle nous rend humbles car nous savons qu'elle est à la merci de plus de choses qu'on ne saurait en énumérer, mais plutôt des systèmes d'évasion et d'illusions destinés à les faire paraître différents de ceux qu'ils sont.
Frère en goût, Dany Laferrière a renforcé mon envie de lire James Baldwin dont une amie, avant lui, m’avait déjà vanté la puissance. Seul de ses livres à m’être accessible (grâce à la médiathèque de l’AVH), La chambre de Giovanni m’a fait découvrir un maître en désaveuglement, autant dire un « grand écrivain ». Mieux, il m’en paraît une incarnation si emblématique qu’il me permet, grâce aux phrases qu’on vient de lire, de préciser ce que j’entends par là.

Partout s’entend l’assourdissant et mensonger bourdonnement des mouches du coche que la vanité pousse à se faire passer pour les véritables responsables de ce qui arrive. [1] Fascinante propension des uns et des autres à se présenter comme le maître des événements, à s’y donner un rôle, —généralement le beau ! Envahissant tapage des pseudo-méritants !

Dans la foule des adeptes et des propagandistes du « quand on veut, on peut », du « je suis ce que j’ai voulu » et du « je suis le remarquable fruit de mes seuls efforts », il est toujours agréable d’entendre s’élever le contre-chant lucide de ceux qui, comme Baldwin, sans nier pour autant que la volonté soit une vertu, font un pas de plus vers la vérité en minimisant l’étendue de son empire.

Keith Jarret n’a certes pu devenir ce qu’il est qu’au prix d’un acharnement conscient et quotidien ; mais les heures de gammes et de répétitions auxquelles il a eu la volonté de s’astreindre n’ont fait que contribuer à l’essor de l’inexplicable alliage de ses dons. Sans doute a-t-il obstinément voulu devenir l’immense pianiste qu’il est devenu, mais son souhait n’a pu se réaliser qu’en raison de une indémêlable conjonction de facteurs propices dont il aura bénéficié sans l’avoir aucunement décidé. Franz Liszt n’a pas choisi la taille des mains qui, avec tout l’insondable reste, l’ont fait le virtuose qu’il fut. Merci d’abord à Baldwin de hurler avec cette élégance l’évidence trop souvent tue : La volonté ne peut ni ne fait pas tout.

Cependant, bien que contempteur de la toute puissance de la volonté, l’auteur de La chambre de Giovanni ne souscrit pas davantage à la thèse déterministe (et simplificatrice) qui voit en chacun lepur produit de son milieu ou d’un événement fondateur.

C'est peut-être cet été-là que je découvris la solitude, peut-être cet été-là que j'ai commencé la fuite qui m'a amené devant cette fenêtre qui s'obscurcit peu à peu. Et pourtant, lorsqu'on veut retrouver le moment précis, le moment crucial, le moment qui a changé tous les autres, on est poussé dans une grande souffrance vers un labyrinthe de fausses alertes et de portes précipitament closes.

Dans son ambition de dire avec justesse la vérité des choses, le grand écrivain s’illustre en insistant sur la part de mystère qu’elles contiennent. Comme tous les écrivains que j’admire et à qui je m’efforce de ressembler, Baldwin refuse la monocausalité.

Ce refus m’est peut-être si cher parce qu’on a très souvent fait de ma cécité la cause unique de ce que je suis. Je m’inscris en faux contre cette idée, pas seulement parce que ça me dérange qu’on me réduise à mes yeux malhabiles mais aussi parce que ce genre d’explications monoclardes nie la complexité de la réalité à laquelle l’honnêteté intellectuelle ramène pourtant sans cesse et partout.
Ceux que j’appelle ici les grands écrivains n’ont pas seulement en commun l’excellence dans l’art de manier la langue. Ils partagent aussi une tournure d’esprit, une morale particulière. Elle leur dicte qu’il y a en toute chose une part miraculeuse ou tragique, en tout cas l’expression d’un mystère fatal.
 Là où tant d’autres simplifient le monde par intérêt ou par aveuglement, ceux-là entérinent au contraire son insondable complexité et soulignent son caractère irrévocablement mystérieux. Singulière posture, —et souvent subversive—, que de s’assumer comme de brillants ignorants alors que tout autour on ne jure que par les savants, les experts et les marchands de panacée. A l’instar de Montaigne choisissant « Que sais-je ? » pour devise, ils prennent acte de ce que les causes de la réalité des choses restent à jamais insaisissables. Ce faisant, ils dévoilent la partie insondable et inexpliquée des événements et des gens, celle que gomment en cœur et sans vergogne les calculateurs, les idéologues, les marchands de panacée.

Le « grand écrivain » est essentiellement un révélateur de mystère. Il ne le perce pas ; il ne l’éclaircit pas, mais, en proie à une fascination qu’il s’efforce de rendre contagieuse, il s’emploie à chanter et faire résonner son énigmatique omniprésence.

En un sens, il est toujours fataliste. En disant qu’en chaque chose quelque chose lui échappe, en admettant partout que le dernier mot lui manque, il souscrit toujours à une certaine acceptation de la dimension tragique de l'existence.


Car le tragique est là chaque fois que quelque chose nous dépasse, dépasse l'entendement, le sature, le déborde. Autant dire que le tragique est donc absolumen partout. N’ayant rien à perdre et rien à vendre, trop honnêtes pour prétendre démontrer quoi que ce soit, enchantant le tragique, infatigables paraphraseurs de leur propre ignorance, les grands écrivains sont des funambules qui dansent sur cette vertigineuse évidence : quoi qu’on en puisse dire, et dieu sait qu’on peut en dire beaucoup, si intelligemment qu’on le pense, le monde reste, pour le meilleur et pour le pire, une bizarrerie injustifiable.



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