lundi 25 janvier 2016

C'est dur d’être aidé par des cons !

C’est dur d’être aidé par des cons ! Telle est la conclusion à laquelle je suis parvenu après m’être récemment aperçu que j’avais été radié de Lecturesonore, la bibliothèque de l’Union nationale des Déficients visuels à laquelle tout aveugle est censé pouvoir adhérer une fois pour toutes à condition de présenter, comme je l’ai fait, une photocopie de sa carte d’invalidité.

Si cette « déchéance de lisibilité » fut à la fois une désagréable surprise et un coup dur, j’en connais la cause et l’auteur : responsable bénévole de cette structure, Jean-Louis Blonde entend me punir d’avoir vertement critiqué la lettre mensuelle qu’elle adresse à ses bénéficiaires.

Les trois mails par lesquels je lui ai réclamé la réactivation de mon compte étant restés sans effet ni réponse, l’heure a sonné de raconter notre différend et de montrer comment derrière l’apparence d’un bénévole au bon cœur qui emploie son bon temps à faire ses bonnes oeuvres se cache en réalité un parangon de mesquinerie qui, outrepassant et dévoyant les prérogatives qui lui ont été reconnues par décret ministériel, prive un aveugle d’une partie des livres déjà trop peu nombreux auxquels il pourrait avoir accès.

Le 1er octobre dernier, j’ai reçu comme chaque mois le mail dans lequel Lecturesonore dresse la liste des nouveautés entrées dans son catalogue. Etant en vacances, j’ai pris non seulement le temps de lire intégralement cette lettre d’information mais encore celui d’expliquer à Jean-Louis Blonde combien sa consultation était malpratique.

Sur les trottoirs des villes comme sur les pages html, les aveugles rencontrent quelques difficultés à se déplacer. Face à un écran surchargé de fioritures, l’internaute voyant peut en un clin d’œil repérer l’information qui lui sera utile. Au contraire, même avec un équipement spécialisé tel qu’une plage braille ou une synthèse vocale, la lecture en diagonale leur restant impossible, la navigation des malvoyants est presque toujours ralentie et fastidieuse.
C’est pour cette raison que dans la lettre qu’elle adresse pour sa part chaque semaine à ses abonnés, la Bibliothèque numérique francophone accessible (BNFA) met un « • » devant chaque titre de livre. En demandant à son lecteur d’écran de rechercher ce caractère, l’utilisateur aveugle peut ainsi sauter de titre en titre sans perdre son temps à lire la présentation d’un ouvrage qui ne l’intéresse pas. Rien de tel dans la lettre mensuelle de Lecturesonore où les livres sont présentés à la queue leu leu sans aucun point de repère et, pour couronner le tout, non pas classé par genre mais par ordre chronologique de leur adaptation de sorte qu’un livre de Marguerite Duras peut s’y trouver pris en sandwich entre un roman de Marc Levi et un manuel de développement personnel. J’ai donc suggéré au responsable de Lecturesonore la mise en place d’un système équivalent afin d’en faciliter la consultation.

Bien que rien ne soit plus simple que de faire précéder chaque titre d’une astérisque, Jean-Louis Blonde n’a pas tardé à me répondre que la chose lui paraissait techniquement difficile à réaliser. Surtout, en être charitable qui s’enorgueillit d’éclairer mes ténèbres, il m’explique qu’ « il n'est peut-être pas inintéressant de se documenter un peu sur les livres qui sortent ». Cette suggestion réveille ma colère (laquelle, il est vrai, ne dort jamais que d’un œil). Impose-t-on au client venu dans une librairie pour acheter un livre de Sade ou de Platon une station préalable de dix minutes dans le rayon jeunesse ? Pourquoi empêcher le lecteur aveugle de se rendre sans détour au livre qui l’intéresse ? A quel titre un bénévole que je ne connais pas devrait-il décider à ma place de ce qui m’intéresse ?

Sans cacher mon courroux (peut-être d’autant plus grand que je ne fumais plus depuis quinze jours), je renvoie donc un mail dans lequel je précise que je suis moi-même romancier, que je lis 200 livres par an depuis l’âge de 12 ans et que, pour me tenir au courant de la production littéraire, je suis abonné au magazine Lire (grâce au formidable Groupement des intellectuels aveugles et amblyopes) et que j’écoute avec assiduité les émissions littéraires diffusées à la radio.
Sur ma lancée, je poursuis en déplorant la piètre qualité des résumés fournis pour présenter les ouvrages entrés dans le catalogue au cours du mois précédent. Qu’on en juge sur pièce :
La ve devant soi (Romain Gary/Emile Ajar)- 1977
 Depuis 1975, date de la parution de La Vie devant soi, la profonde humanité et la truculence de Madame Rosa et de Momo ne cessent d'émouvoir les lecteurs. Ecoutez ce roman. Vous y découvrirez des personnages hauts en couleur et profondément humains, la belle histoire d'un jeune garçon arabe et d'une vieille dame juive, une écriture d'une grande inventivité et le dernier mot de Momo : «il faut aimer» 
Avec l’intention de se dédouaner de tant de nullité, M. Blonde m’invite par retour de courriel à aller me plaindre auprès d’amazon.fr puisque c’est en recopiant leur site qu’il alimente le sien. Soudain je comprends mieux ! Mais au lieu de recopier un site qui est à la littérature ce que McDonald est à la gastronomie, pourquoi ne pas reproduire plutôt la quatrième de couverture comme le font les autres bibliothèques spécialisées ? Pour être la toute dernière d’un livre, cette page doit-elle être considérée comme la dernière roue du carrosse ? Certes non puisque le premier réflexe des lecteurs voyants face à un livre inconnu consiste à le retourner pour découvrir sur son dos ce qu’il a dans le ventre.

Enfin, ce très susceptible bénévole m’assure que, lecteur de Proust comme je me flatte de l’être, je ne devrais pas me plaindre du temps perdu. C’est là que ma colère s’est changée en exaspération. Car « S’il y avait une justice, pour leur rendre le temps que leur volent leurs yeux, les aveugles auraient droit dans l’existence, comme pour passer les examens, à un tiers-temps supplémentaires» [1]. Les aveugles sont lents, lents pour faire des gestes que les voyants font en un tour de main, lents pour aller sur Internet comme je l’ai dit plus haut, lents aussi parce que l’état de relative dépendance où ils vivent leur impose de beaucoup attendre ceux dont ils dépendent. A défaut de leur rendre la vue, le meilleur service qu’on puisse rendre à un aveugle est de lui faire gagner du temps. Comment ne pas fulminer contre ce faux-généreux et vrai dégueulasse qui n’accepte de me donner de son temps qu’à la condition de m’en faire perdre sans que je m’en plaigne ?

Alors oui, dans un mail incendiaire, j’ai écrit à Jean-Louis Blonde que c’était un con. Etait-ce excessif? Les suites de l’affaire m’ont prouvé que non puisqu’en représailles, je me suis donc vu radié de cette bibliothèque.

Pourtant, Lecturesonore est tout sauf le royaume dont Jean-Louis Blonde serait le souverain absolu.

En devenant l’une des trois seules bibliothèques françaises autorisées par décret ministériel à déroger aux règles sur le droit d’auteur, elle s’est vue confiée par l’Etat une mission de service public en vertu de laquelle elle a l’obligation d’organiser l’accès à la lecture de tous les aveugles. Dans ces conditions, n’en déplaise à M. Blonde, plus question d’agir à la tête du client, fût-elle vitupérante et de lard.

Si je ne me console pas de cette radiation, c’est que parmi beaucoup de très mauvais livres, cette association propose quelques-uns (de Lydie Salvayre) qu’un lecteur aveugle ne peut trouver nulle part ailleurs.

Plus généralement, cette affaire donne un très bon exemple de la fausse générosité qui anime les bonnes âmes auto-proclamées. Aider les autres ne les intéresse que dans la mesure où ça leur renvoie d’eux-mêmes une image flatteuse et où, pensent-elles, ça les met en route vers on ne sait quel paradis. C’est un peu comme les deux Euros qu’on refuse au clodo sous prétexte qu’il s’empresserait d’aller les boire, c’est laid comme toutes les actions charitables, —et dieu sait qu’elles sont nombreuses—, qu’on fait moins pour aider autrui que pour se plaire à soi-même.


Pour conclure, étant entendu que la connerie et la mesquinerie de Jean-Louis Blonde paraissent incurables, j'en appelle aux aveugles. Que l’un d’eux s’inscrive à Lecturesonore si ce n’est déjà fait et qu’il télécharge pour moi les livres dont je pourrais avoir besoin. Ce faisant, il contreviendra au règlement mais, accomplissant une petite illégalité, qui sait si, connaissant dans quelles conditions iniques j’ai été écarté de cette bibliothèque, il n’aura pas le sentiment de faire œuvre de justice en me permettant d’en profiter quand même ?

[1] Romain Villet, Look (Gallimard, 2014)

1 commentaire: