mardi 3 novembre 2015

Lennie Tristano : une star peu voyante


A la recherche de Lennie Tristano (1)

Dix ans que Lennie Tristano m’accompagne, me fascine, m’intrigue, m’inspire. Dix ans que je décortique son jeu, que j’étudie son toucher. Dix ans que, comme ça se fait dans le jazz, je braconne quelques-unes de ses phrases et de ses manières, dix ans que j’improvise sur ses compositions. Dix ans que m’intrigue tout ce que j’apprends sur ce pianiste aveugle et blanc né à Chicago le 19 mars 1919 et mort à New-York en 1978. Dix ans surtout que je m’étonne qu’on parle si peu de celui qui fut pourtant plusieurs fois élu meilleur musicien de jazz de l’année à la fin des années 1940.

Miles Davis, Charlie Parker, John Coltrane, Thelonious Monk, le grand public connaît ces noms. Il ignore celui de Lennie Tristano. Il ne l’a pas retenu. Il l’a oublié. C’est une première énigme. Le dossier est ouvert. Ici commence pour moi ce que j’appelle l’affaire Lennie Tristano. Que lui a-t-il manqué pour que son nom ne survive que dans la bouche de rares initiés ? Quel destin a conduit cet homme de la gloire à l’oubli ? Echec ou juste reconnaissance posthume due à un artiste intransigeant qui, plus que les autres, aura refusé toute compromission ? Mystère ! Mystère d’où naît l’envie d’écrire sur ce personnage, l’envie de lui rendre hommage, l’envie de le faire comprendre.

Aussi aveugle que Tristano, je n’ai pas pu lire les livres qui lui ont été consacrés tant en France qu’aux Etats-Unis. M’en suis-je vraiment donné la peine ? Non. A force de ne pas pouvoir lire ce qu’on veut, on finit par découvrir le charme raffiné d’une volupté de l’ignorance. Sous la plume du grand véridicteur qu’était Nietzsche, je me suis longtemps étonné d’avoir trouvé l’affirmation suivante : « Définitivement, il y a des choses que je ne veux pas savoir ». Drôles de propos de la part d’un chasseur de mensonges ! A moins que ce ne soit qu’une manière de dire que certaines réponses dispensent moins d’énergie que les questions qui les ont suscitées, auquel cas je pourrais alors reprendre la formule à mon compte et l’appliquer à ce que j’aimerais faire ici en partant à la recherche de Lennie Tristano. Non que je ne grappille avec délice les informations qui m’aident à mieux le connaître mais à côté du plaisir et de l’inspiration que me donne sa musique, Lennie Tristano est surtout un intime de ma vie imaginaire. Il y repose et incarne des questions dont j’aime qu’elles soient à jamais insolubles.

Dans cette série de billets, je raconterai principalement la curiosité qu’il éveille en moi et ce qui me lie à lui… à commencer, dès la semaine prochaine, par notre commune condition de pianiste de jazz aveugle. A suivre donc.

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