mardi 10 novembre 2015

Lennie Tristano: jazzman et aveugle

A la Recherche de Lennie Tristano (2)

(Lennie Tristano (1) se trouve ici)

Au terme d’une grossesse pendant laquelle sa mère est victime de l’épidémie de grippe espagnole qui sévit alors à Chicago, le pianiste Lennie Tristano naît en 1919 avec des problèmes de vue. A l’âge de dix ans, il devient aveugle.

Pourquoi seulement le dire ? En blind-test, autant dire à l’aveugle, l’oreille la plus affûtée serait-elle capable de déceler si un pianiste voit ou non ? Joue-t-on du piano avec les yeux ? Certes non ! Mais mon expérience de pianiste aveugle me porte à croire que la cécité ne fut cependant pas sans incidence sur sa vie de musicien.

La lecture des partitions en braille exigeant l’emploi d’une main au moins, les pianistes classiques aveugles sont donc dans l’incapacité de lire en jouant. Sans prétendre que c’est pour cette raison que Tristano s’est tourné vers le jazz, il est certain qu’une musique largement fondée sur l’improvisation lui convenait bien. Les grandes pages de l’histoire de cette musique ont été écrites sur scène ou sur vinyle plutôt que sur des portées. On devient jazzman par l’écoute, par la mémorisation et par la pratique. La vue ne joue dans ce processus qu’un rôle secondaire.

Mais, justement parce qu’il est principalement fondé sur l’improvisation collective et qu’il repose sur des inter-actions instantanées entre les musiciens, arrive bientôt une heure où le jazz cesse d’être l’affaire des seules oreilles et sollicite les yeux. Des jazzmans qui jouent et improvisent ensemble sont aussi des hommes qui se regardent et se font signe. Le jazz est aussi une affaire de coups d’œil.

Lors d’un de mes premiers concerts en trio, pour être sûr d’être compris du batteur et du contrebassiste, au moment voulu, j’ai fait de gigantesques signes avec mes bras. Hilare, un ami moqueur et charitable m’a appris en sortant de scène qu’un léger hochement de tête aurait fait aussi bien mon affaire. J’ai depuis vérifié bien souvent qu’il avait dit vrai. Les musiciens de mon trio savent que, ne pouvant voir leurs signes et mimiques, c’est à eux de me suivre. Quand on joue, c’est moi, l’aveugle, qui nous conduit.

Sur certains disques de Tristano en quintette, quand, tradition oblige, sont tour d’improviser vient après les saxophonistes, j’ai remarqué que ses chorus commencent souvent par quelques mesures soit tout à fait vides, soit extraordinairement timides, un peu comme si, faute d’avoir vu le signe que lui avait adressé le soliste précédent, il n’était pas absolument sûr que la parole lui ait été donnée. De même, certaines fins de morceaux s’effilochent et n’ont pas la netteté tranchante que permet d’obtenir un échange de regards entre tous les membres du groupe.

Sans exagérer l’importance de ces instants de flottement qui n’enlèvent évidemment rien au talent de Tristano, je me demande s’ils n’expliquent pas, pour une part au moins, que sa discographie se soit enrichie moins vite que celle des vedettes du jazz avec qui il avait partagé le haut de l’affiche au début de sa carrière. Le jazz est une musique de rencontres où les groupes sont constitués de façon bien moins rigide que dans n’importe quel autre style de musique. C’est même l’une de ses plus émouvantes spécificités que de faire enregistrer ensemble des musiciens qui ne se connaissaient pas cinq minutes avant d’entrer en studio. Quand c’est le cas, ils jouent parfois quasiment sans s’être adressés la parole. Au cours de telles séances, tout est bon pour se comprendre instantanément, tout, y compris la vue bien sûr ! Là, Tristano était défavorisé et sa cécité devenait un véritable handicap. Peut-être a-t-on plus d’une fois hésité à embaucher un pianiste moins bien taillé que les autres pour accompagner non seulement au doigt mais encore à l’œil.

Dans quelle exacte mesure sa déficience visuelle aura-t-elle desservi Tristano ? C’est d’autant plus difficile à dire qu’il n’est pas exclu que, pendant qu’elle l’écartait de certaines collaborations, elle ait aussi contribué à asseoir sa réputation en auréolant sa personne d’un surcroît d’étrangeté. Là comme ailleurs, là comme toujours, la cécité exerce une influence certaine dont l’empire est trop flou pour être cartographié. A Suivre


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